« Je peux te tuer tout de suite » - Les footballeurs soudanais s'expriment sur la guerre civile qui ravage leur pays

14h03 CET

30/12/2025

BBC
John Mano dit qu'il essaie d'apporter son soutien à ses proches au Soudan, mais que cela peut parfois les mettre en danger.

Avertissement : cet article aborde des thèmes qui peuvent heurter la sensibilité de certains lecteurs.

« Ils ne lui ont même pas laissé une chance. Ils lui ont tiré dessus plus de 20 ou 25 fois.

Un de nos amis d'enfance était également avec eux, mais il n'a rien pu dire. Il a donc simplement vu notre ami mourir sous ses yeux, et c'est tout. »

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La manière factuelle dont l'attaquant soudanais John Mano raconte la mort de son meilleur ami Medo contraste avec le regard intense qui brûle dans ses yeux lorsqu'il le fait.

Medo fait partie des plus de 150 000 personnes qui ont été tuées dans la guerre civile qui a éclaté dans le pays en avril 2023.

Mano, qui a fait ses débuts dans l'équipe nationale quelques mois avant le début du conflit, explique que Medo s'était rendu dans la ville de Wadi Halfa, près de la frontière avec l'Égypte, afin d'obtenir les documents nécessaires pour quitter le pays durant ce que les Nations Unies qualifient de plus grande crise humanitaire au monde.

« Je pense qu'ils ont oublié certains certificats », explique le jeune homme de 24 ans à BBC Sport Africa, depuis l'hôtel où séjourne l'équipe participant à la Coupe d'Afrique des nations 2025 (CAN) qui se déroule actuellement au Maroc.

« C'était très important pour la famille et il devait rentrer. Il est allé chez lui et a tout pris.Ils l'ont arrêté. Ils lui ont demandé : « Tu travailles pour l'armée ? » Il voulait juste s'expliquer. Mais ils ont commencé à lui tirer dessus. »

« Je ne pourrai jamais oublier cela jusqu'à ma mort. »

Al Hilal
Le stade Al Hilal de la ville d'Omdurman, surnommé le « Joyau bleu », a été gravement endommagé par la guerre civile.

La lutte pour le pouvoir entre l'armée soudanaise et un groupe paramilitaire, les Forces de soutien rapide (FSR), a également contraint plus de 12 millions de personnes à fuir leurs foyers, provoquant une famine généralisée et des informations faisant état d'un génocide dans la région occidentale du Darfour.

Sans surprise, le football a été relégué au second plan. Les stades ont été détruits et le championnat national suspendu.

Deux des plus grands clubs du pays, Al Hilal et Al Merrikh, évoluent actuellement dans le championnat rwandais, après avoir passé la saison dernière dans l'élite mauritanienne.

« Nous n'avons pas de championnat, nous n'avons rien, mais nous ne pouvons pas nous plaindre car dans mon pays, les gens n'ont rien à manger, ils n'ont pas de nourriture », explique Mano.

Mais malgré toutes ces difficultés, notamment le fait de devoir disputer leurs matchs de qualification pour la CAN à domicile dans des pays neutres, le Soudan s'est qualifié pour la quatrième fois seulement depuis 1976 pour la phase finale.

L'entraîneur ghanéen Kwesi Appiah qui dirige la sélection soudanaise a dû convaincre ses joueurs de participer à la compétition sans garantie de rémunération et leur a offert des mots de réconfort à « plusieurs reprises » lorsque des membres de l'équipe ont perdu des proches.

« Nous essayons de faire comprendre aux joueurs que, même s'ils (proches) ne sont plus là, ils vous observent et regardent ce que vous pouvez faire maintenant pour la nation », explique l'entraîneur de 65 ans, qui a pris ses fonctions en septembre 2023.

« Je dois peut-être accorder deux ou trois jours de repos au joueur, pour m'assurer qu'il revienne à lui-même. »

Certains joueurs n'ont pas mis les pieds chez eux depuis des années, beaucoup ayant eu la chance de trouver un nouveau club à l'étranger.

Comme plusieurs autres membres de l'équipe des Falcons de Jediane, Mano a rejoint la Libye, d'abord à Al Ahly, puis à Al Akhdar.

Mais l'ancien joueur d'Al Hilal n'a pas pu fuir le Soudan avant d'avoir lui-même reçu des menaces de mort.

« Les rebelles nous arrêtaient et se moquaient de nous sur la route », explique-t-il.

« Ils nous disaient des choses comme : « Tu joues pour Al Hilal ? C'est quoi Al Hilal ? Je soutiens Al Merrikh. Je peux te tuer tout de suite et personne ne me posera de questions. »

Je n'oublierai jamais cette histoire jusqu'à ma mort. »

Football, unité et objectif de paix

Sudan Football Association
Un petit nombre de supporters soudanais en Libye ont pu célébrer la qualification pour la CAN 2025 lorsque le Soudan a fait match nul 0-0 contre l'Angola à Benghazi lors du dernier match de qualification.

Appiah et le capitaine soudanais Bakhit Khamis affirment qu'une partie de leur rôle consiste à créer un esprit de famille au sein de l'équipe.

« Le football est le seul réconfort dont nous disposons en tant que Soudanais », déclare le défenseur gauche Khamis, qui joue actuellement en Libye.

« C'est la seule chose qui peut nous rendre heureux et nous aider à oublier la douleur et les souffrances que nous avons endurées pendant la guerre" dit-il.

"Le sentiment d'unité fait désormais partie de vous, vous ne pouvez pas y échapper. Notre objectif est devenu plus fort : le Soudan d'abord, le Soudan avant tout" a-t-il ajouté précisant que "cette unité est l'une des meilleures choses qui nous soit arrivée. Elle a permis de nous unir en tant que peuple. »

Appiah souhaite que ses joueurs aient le sentiment qu'ils peuvent être « les meilleurs au monde » s'ils adoptent la bonne attitude.

Il a ainsi inspiré son équipe à remporter une victoire mémorable à domicile contre le Ghana, pays avec lequel il a remporté la Coupe d'Afrique des nations en 1982 en tant que joueur, puis qu'il a entraîné à deux reprises, lors des qualifications.

Lorsque la délégation diplomatique est arrivée à l'hôtel de l'équipe après le match, les joueurs ont découvert que les soldats au Soudan célébraient le résultat.

« Au moins pour un jour, ils ont déposé les armes », déclare Appiah, qui espère que la guerre « cessera totalement » pour permettre « à tout le monde de rentrer chez soi heureux ».

« Je crois que, si par grâce nous sommes capables de le remporter (la CAN), on ne sait jamais. »

Tout en espérant que les soldats déposent définitivement les armes, Mano décrit le football comme une « arme » pour « se battre pour mon pays ».

Il promet aux supporters restés au pays que les champions de 1970 se battront jusqu'au bout au Maroc.

« Certains d'entre eux (les supporters) ne peuvent pas regarder le match, vous savez ? Ils ne peuvent même pas l'écouter à la radio. Chaque jour, des gens meurent. Nous essayons de libérer notre pays grâce au football. »

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